Manon navigue dans l’univers de La Précieuse Quête depuis plusieurs années. À travers ses écrits, elle met en lumière un cheminement personnel riche en prises de conscience, ainsi que l’application concrète des outils dans son quotidien. Ses textes résonneront avec toi, si tu es en quête de compréhension et d'équilibre. Pour en apprendre davantage sur Manon, consulte son parcours ici.
J'ai huit ans. Ce matin, je refuse d’aller à l’école, même si j’aime bien l’école. Depuis mon réveil, tout mon corps est tendu, j’ai une boule dans l’estomac, des nuages dans le cœur. Ça n’est pas la première fois que ça se produit et je ne comprends pas pourquoi. Je manque de mots pour exprimer ce que je ressens, mais tout mon être se rebelle : je ne peux pas aller à l’école! Alors je traîne, je pleure, je fais une crise, ce qui met ma mère hors d’elle : elle va manquer l’autobus et une journée de travail. Je suis trop jeune pour comprendre ce que cela signifie pour elle, qui voit seule à nos besoins. De toute façon, quand je me retrouve dans cet état, je ne raisonne plus, je réagis. En moi, la tension retombe exactement au moment où passe devant la maison l’autobus qui devait amener ma mère au travail. Maman restera avec moi!
Jusque-là, ma vie a été une suite de déménagements et de séparations, dont la plus importante est le départ de mon père. Avec mon regard d’adulte, je pense qu’à travers mes crises d’enfant, j’avais probablement besoin de sentir que j’étais en sécurité, que ma mère n’allait pas m’abandonner comme mon père l’avait fait, qu’elle m’aimait et serait toujours là pour moi (elle l’a été, d’ailleurs, mais ça, je ne le savais pas encore).
Ma mère, impuissante devant les crises de sa petite fille, s’est confiée à la directrice de mon école primaire, une voisine, qui, un lendemain de crise, me fait venir à son bureau. D’entrée de jeu, elle demande « Manon, tu étais absente hier? ». Bien sûr, je mens, que pourrais-je faire d’autre? « J’avais la grippe ». La directrice me fait alors un long sermon, que je peux résumer en quelques phrases : « Tu dois faire attention à ta mère. Elle est très courageuse, elle est toute seule pour s’occuper de ton frère et de toi. » Ce jour-là, dans un bureau exigu d’une école primaire, je comprends que, si je veux que ma mère reste à mes côtés, je dois devenir la bonne fille qu’on veut que je sois.
En un instant, j’étais devenue responsable du bonheur de ma mère! J’ignorais qu’on m’avait alors confié un rôle impossible à tenir, mais la peur d’être abandonnée à nouveau était tellement forte qu’elle a pris le dessus.
Du haut de mes huit ans, j’ai commencé par me sentir responsable du bonheur de ma mère. J’avais une nouvelle mission : tout faire pour la rendre heureuse.
Puis, insidieusement, j’ai pris la responsabilité du bonheur de tout le monde autour de moi : mon petit frère, mon père et ma belle-mère, mes amies, mon amoureux, mes enfants, mes collègues, même des inconnus qui croisaient mon chemin. Dire que je me sentais responsable de la planète entière, ça ne serait pas si loin de la vérité!
Comme j’étais très sensible, j’ai été rapidement en mesure de sentir les besoins et émotions de ceux qui m’entouraient et de m’y adapter instinctivement. Je suis devenue une personne extrêmement fiable et à l’écoute, celle qui faisait passer les besoins de tout le monde avant les siens, tellement mon envie de rassurer était forte. « C’est pas si grave, ce qui m’arrive »… « Inquiétez-vous pas »… J’étais incapable d’attirer l’attention sur moi, je me sentais coupable de troubler la tranquillité des gens. Je rassurais, je pacifiais, je prenais en charge.
Être responsable du bonheur des gens, de la satisfaction de leurs besoins, tenir compte constamment de leurs émotions et de leurs réactions, en oubliant mes limites à moi - que j’étais souvent incapable de reconnaître - c’est devenu terriblement lourd à porter au fil des ans. Je me sentais écrasée par le poids de toutes ces responsabilités. Je n’arrivais plus à naviguer dans ma propre vie. Mais c’était le mandat qu’on m’avait confié et je respectais mon engagement, qui allait désormais bien au-delà de faire attention à ma mère.
Secrètement, je souhaitais que quelqu’un, quelque part, s’occupe de moi et arrive à deviner mes besoins sans que j’aie à les nommer. Je souhaitais avoir un peu de répit, sans avoir à le demander parce que tout ce que j’étais reposait sur une image de femme forte, qui n’a besoin de personne. J’étais la rassurante, la réconfortante, la protectrice, la mère fantasmée, dans toute son abnégation.
C’est une simple phrase prononcée par Karène à un moment où, vidée, j’étais sans doute prête à l’entendre, qui m’a servi de déclic :
« à l’âge adulte, chacun est responsable de la satisfaction de ses propres besoins; c’est sain de refuser de prendre en charge les besoins des autres. »
Cette révélation m’a ébranlée. Elle touchait ce qui m’avait servi de moteur pendant des années. Au fond de mon baluchon, il y avait cette croyance, je suis responsable du bonheur de ma mère, qui s’était peu à peu transformée en la conviction profonde que le bonheur de tous reposait sur mes épaules.
Je pensais aider, mais en réalité, l’avais-je toujours fait? Ai-je empêché ceux que j’aimais de trouver leurs propres solutions aux problèmes qu’ils rencontraient, de découvrir leur propre force intérieure, de trouver sur quoi reposait leur propre bonheur? En voulant trop aider, ai-je nui?
Enfant, je n’ai pas eu le choix de croire que j’étais responsable du bonheur de ma mère mais, maintenant adulte, je peux croire autre chose. Je peux décider de ne plus laisser cette injonction guider le reste de ma vie. Je peux aider, épauler, accompagner, bien sûr, puisque je demeure une femme généreuse, fiable et engagée, mais je ne porte plus la responsabilité du bonheur des autres. Depuis, ma vie est plus légère.
En écrivant ce texte, il s’est produit un événement significatif. Alors que je naviguais dans les émotions soulevées par ce que j’étais en train d’écrire, j’ai soudainement senti une envie intense de me commander à souper. Les rages alimentaires qui peuvent accompagner les émotions fortes sont, pour moi, des alarmes et ont de précieux messages à me révéler.
Comme je sentais cette envie irrépressible - et les larmes - monter, je me suis arrêtée pour décoder ce qui se passait. Je me suis demandé « pourquoi cette envie soudaine, maintenant? » Et la réponse est arrivée aussi subitement que la boule d’émotion : parce que j’ai envie qu’on prenne soin de moi.
J’aurais eu besoin que ma mère me prenne dans ses bras et me dise qu’elle serait toujours là pour moi. Parce que j’avais huit ans. Parce que les paroles de la directrice d’école ont teinté toute ma vie. Parce qu’être responsable du bonheur de ma mère, c’était trop lourd à porter.
Mais je n’ai plus huit ans et j’ai réalisé que, toute cette énergie que je consacrais au bonheur des autres, je peux l’utiliser pour créer le mien. J’ai souri, soudainement apaisée, et je suis allée me faire à manger parce que, désormais, je peux parfaitement m’occuper de moi, en demandant de l’aide quand j’en ai besoin, et que le seul bonheur dont je suis responsable, c’est le mien.
C’est moi.
Je ne suis responsable que de mon bonheur.

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