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La femme qui avait mal au ventre.

Manon navigue dans l’univers de La Précieuse Quête depuis plusieurs années. À travers ses écrits, elle met en lumière un cheminement personnel riche en prises de conscience, ainsi que l’application concrète des outils dans son quotidien. Ses textes résonneront avec toi, si tu es en quête de compréhension et d'équilibre.  Pour en apprendre davantage sur Manon, consulte son parcours ici.


 

Assise à la table de la cuisine, chez mon père, je l’entends critiquer vertement un artiste de renom : « Je ne comprends pas pourquoi untel a autant de succès; c’est pourri ce qu’il fait! ». Mon père est un musicien talentueux, mais aussi un être intransigeant, qui possède une vision très claire de ce qui représente de la bonne musique et qui ne manque pas une occasion de la faire connaître.  La barre est haute, TRÈS haute! Et moi, pas encore sortie de l’enfance, je l’écoute. Les yeux ronds, je me demande bien comment je pourrais avoir suffisamment de talent pour trouver grâce aux yeux de mon père, si même cet artiste reconnu n’y arrive pas. Et je souhaite tellement fort que papa soit fier de moi! 

J’ai mal au ventre. 

Des années plus tard, mon père décédé, je roule vers la salle où je vais rencontrer pour la première fois les membres de la chorale à laquelle je viens de me joindre. 

J’ai mal au ventre. 

Je me dis que ça n’est qu’un peu de trac mais, au fond de moi, je sais que ce que je ressens, c’est plus que ça. Je m’aventure sur un terrain glissant. J’en suis certaine, le chef de chœur verra qu’il a commis une erreur monumentale en m’acceptant dans le groupe. Quelqu’un réalisera que je n’y mérite pas ma place et s’étonnera : « Qu’est-ce que tu fais ici? T’es même pas bonne! »  Les forces qui s’opposent en moi – le désir de chanter et la peur de ne pas être à la hauteur – prennent racine dans mon histoire, où se rejoue à l’infini un scénario douloureux. Je sais pourtant que j’ai une bonne oreille, et j’aime chanter, même si je le fais de façon imparfaite. Mais ça n’est pas assez!

JE ne suis pas assez!  

Enfant du divorce, je ne passais pas beaucoup de temps avec mon père, mais je l’ai suffisamment côtoyé pour comprendre qu’entre le génial et le pourri, il n’existait pas grand-chose qui soit digne de mention. Et comme je voulais qu’il soit fier de moi, j’ai toujours visé le génial, les plus hauts standards, la perfection. Dans tout.  

Depuis, j’ai mal au ventre. 

J’ai mal au ventre…

… Quand je fais du sport et qu’on s’attend à ce que je performe; quand on me dit « encore deux minutes, vous êtes capable » et que j’ai envie de hurler « je vais te le montrer, moi, que je ne suis pas capable! » pendant que mes entrailles se tordent et que les larmes me montent aux yeux. 

J’ai mal au ventre… 

… Quand je dois cuisiner un plat pour un potluck et que je cherche frénétiquement la recette la plus simple qui soit, mais une recette suffisamment digne de mention pour impressionner les convives, tout en me rappelant honteusement que je dois être la seule humaine au monde capable de rater son Jell-O

J’ai mal au ventre… 

… Quand je dois m’habiller pour une sortie et que se retrouvent en pile sur mon lit tous les vêtements que je possède, devant lesquels je panique, persuadée que je serai trop chic ou pas assez, que je détonnerai au milieu de gens constatant mon absence de style, que le vêtement parfait pour cette occasion, je ne l’ai pas. 

J’ai mal au ventre. 

Pour éviter cette souffrance, je choisis instinctivement de me diriger vers des activités pour lesquelles je suis naturellement douée, où je vais pouvoir atteindre rapidement un bon niveau, où les risques d’échec sont minimes. M’aventurer dans quoi que ce soit d’autre génère en moi une réaction viscérale aussi douloureuse que celle que je ressentais devant les critiques à peine voilées de mon père, et qui délimite les paramètres de ce qui est émotionnellement sécuritaire pour moi. 

J’ai eu mal au ventre jusqu’au jour où j’ai été jalouse et où je me suis demandé ce qui se cachait derrière cette émotion. On avait confié à une personne de mon entourage un poste que j’aurais aimé occuper. En réalité, je ne m’étais jamais ouverte sur ce désir, je n’avais même jamais osé me projeter dans ce rôle, parce que je ne me reconnaissais pas les capacités suffisantes pour y accéder. J’étais persuadée que je n’étais pas la personne exceptionnelle dont on avait besoin pour ce travail. Je n’étais pas assez! 

Ce qui me perturbait, c’est que je ne reconnaissais pas à cette personne de plus grandes capacités que les miennes et pourtant, elle était là, elle! Elle accomplissait un travail dont je rêvais en silence, elle recevait la reconnaissance et la considération que je souhaitais pour moi.  Et elle n’était pas parfaite, loin de là! 

J’ai compris ce jour-là que j’étais ma pire ennemie et que ma quête de perfection avait fait obstacle à quelque chose d’important pour moi.  J’ai réalisé que c’est ce que j’avais fait toute ma vie! Je m’étais privée de moments qui auraient pu m’apporter du plaisir, de la joie, de la reconnaissance ou de la satisfaction, par peur de ne pas y atteindre les plus hauts standards. J’avais mis de côté ce que j’aurais pu désirer, essayer, oser, ce à quoi j’aurais pu rêver. Si je me savais incapable d’atteindre la perfection, ça ne valait pas la peine d’essayer, ni même d’y penser.   

 

J’ai constaté que je transportais dans mon baluchon une croyance transmise par mon père :  

L’acceptation, la considération, la reconnaissance, même l’amour, ne peuvent provenir que de l’atteinte des plus hauts standards. 

Je ne mérite rien de cela si je ne suis pas parfaite. 

 

Le jour où j’ai remis cette croyance en question, j’ai réalisé que : 

  • Une activité peut me procurer du plaisir, même si je ne suis pas particulièrement douée. J’ai le droit d’aimer faire des choses dans lesquelles je n’excelle pas. 
  • Il y a du plaisir dans l’apprentissage. Ne pas essayer, par peur de l’échec, c’est me priver de ce plaisir.
  • Il existe plein de nuances entre la perfection et la nullité. La moyenne, ça peut être admirable et satisfaisant, aussi.
  • J’ai le droit d’échouer. J’ai le droit de ne réussir ni du premier coup, ni jamais. Chaque pas compte. Chaque erreur m’apprend quelque chose.
  • L’imperfection ne fait pas de moi une bonne à rien. Je peux être fière de moi et aimer qui je suis et ce que je fais, même si je trébuche, même si on voit que je trébuche. 
  • Je peux être acceptée, considérée, reconnue et aimée, tout en étant imparfaite. Je suis assez, exactement comme je suis. 

C’est ce que je crois désormais. 

Je me suis libérée d’un douloureux héritage et ma vision s’en est trouvée transformée. Je bouge, je cuisine, je me vêts et je fais tant d’autres choses auxquelles je n’aurais pas pensé avoir accès. 

Sans avoir mal au ventre. 

C’est arrivé à partir du moment où j’ai accepté de reconnaître et d’exposer des côtés moins lisses ou moins parfaits de moi pour explorer des domaines qui m’attiraient, mais pour lesquels j’avais moins de talent; c’est arrivé à partir du moment où j’ai laissé partir la croyance à laquelle je m’accrochais depuis l’enfance. 

Parfois rien ne se passe comme je l’aurais souhaité, mais ça me va. Mais parfois aussi, je suis surprise et je découvre que je suis meilleure que je le pensais. Je fais de mon mieux et, dans tous les cas, je retrouve, dans ce que je fais, la légèreté et le plaisir qui manquaient à ma vie. Ce sont les seuls standards dont j’ai besoin désormais.  

C’est moi. 

Je suis imparfaite.  

 

Le 19 septembre prochain de 9h à 15h

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